Corman, Roger
Écrit par Walter Paisley   

 

La principale source du texte qui suit est le livre "How I Made A Hundred Movies in Hollywood And Never Lost A Dime", soit la propre autobiographie de Corman, éditée par Da Capo Press, à New York, en 1990. Un livre qui se révèle être une véritable bible pour tout amateur de cinéma, puisque Corman y évoque non seulement sa carrière avec de nombreux détails et anecdotes, mais aussi l'évolution de l'industrie du cinéma dans son ensemble. Un livre indispensable, mais malheureusement à l'heure actuelle non traduit en français.

 

Naissance d'un prodige

 

Roger Corman est né le 5 avril 1926, à Detroit. C'est là qu'il grandit avec ses parents et en compagnie de son frère Gene, son cadet de dix-huit mois. La jeunesse des deux frères fut heureuse : leur père, ingénieur, parvint constamment et grâce à une gestion astucieuse, à garder financièrement la tête hors de l'eau, y compris pendant la Grande Dépression du début des années 30. Ce qui plus tard influença Roger vis-à-vis de l'argent. De plus, leur éducation fut particulièrement progressiste, et leurs parents les encouragèrent à travailler leur savoir plutôt que de les contraindre très tôt à gagner leur vie. Vers les années 40, la famille Corman déménagea dans une section plutôt modeste de Beverly Hills.
Roger entra à l'université, où il fut amené à côtoyer les derniers-nés des grandes familles de producteurs, tels que Godwin ou Warner. Ses études portèrent principalement sur la science, mais furent complétées par un intérêt certain pour le sport, ou, plus intéressant, pour la littérature et le théâtre. Des centres d'activités qui devinrent très vite plus que des hobbies, puisque Roger Corman intégra un journal local avant de se mettre lui-même à rédiger des pièces. A la fin de ses études, en 1943, il travailla brièvement comme ingénieur, avant d'intégrer l'armée, pendant la guerre, où il devint un apprenti ingénieur dans la Navy, jusqu'en 1946, date à laquelle il fut démobilisé.
Ce fut le début d'une courte période d'errance, où Roger vit pour la première fois la vie sans oeillères, avec ses violences et ses injustices. Ayant repris ses études, il décida de se concentrer sur une de ses nouvelles préoccupations : le cinéma. Il dut attendre 1948 pour obtenir son premier poste dans le milieu : un emploi de coursier pour la Fox. Il se montra particulièrement zélé, et fréquenta assez assidûment les plateaux de tournage. Ce qui lui permit de s'élever au rang de correcteur de scénario. Sa révision du scénario de The Gunfighter, western avec Gregory Peck, fut notamment un succès tant artistique que commercial. Mais la renommée n'alla pas à Corman lui-même : ce fut un cadre du studio qui en hérita. Première méfiance à l'encontre des studios, donc.
Ce qui le conduisit à reprendre encore une fois ses études, à Oxford cette fois-ci. Puis vint un séjour en France, où il tâta un peu le terrain de l'illégalité, tout en refusant certaines propositions immorales (proxénétisme) ou trop dangereuses (contrebande d'or avec l'Iran). Car Corman a toujours eu pour principe de contourner les lois qu'il jugeait absurdes ou superflues, sans pour autant tout rejeter en bloc. Quoi qu'il en soit, quand il revint de son escapade européenne, ce fut pour réintégrer le milieu du cinéma.

Assez vite, il vendit un des ses scénarios à la Allied Artists. Réalisé par l'un des spécialistes de la science-fiction, en 1954, Highway Dragnet fixa définitivement Roger Corman dans le monde du cinéma. Le film marcha plutôt bien, malgré un rendu final désapprouvé par le scénariste. Après cette expérience mitigée, le futur pape de la série B décida qu'il n'aurait plus à souffrir de telles déceptions artistiques. Juste après, il passa à la production avec The Monster of the Ocean Floor, un film de science-fiction situé dans le monde marin. Pour son financement, il utilisa ce qu'il avait gagné pour Highway Dragnet, plus une contribution financière apportée par un jeune acteur, Wyott Ordung. Ce dernier, en revanche, demanda à réaliser le film (en plus d'y jouer un rôle). Proposition acceptée. Le film connut un joli succès également.
En tant que producteur, Corman reçu très vite ses bénéfices financiers, ce qui lui permit, toujours en cette même année 1954, d'enchaîner avec The Fast and the Furious (un film policier se déroulant dans le milieu de l'automobile). La réalisation fut confiée à l'acteur John Ireland, qui en échange accepta de tenir le premier rôle du film. Ce fut aussi le début d'une collaboration avec la American International Pictures (ou AIP), la firme de Samuel Z. Arkoff et James H. Nicholson. Ceux-ci s'engagèrent à distribuer au moins les deux prochains films de Corman, plus The Fast and the Furious (leur collaboration se poursuivit pourtant bien au-delà).
Le film suivant marqua cette fois-ci les premiers pas de Corman en temps que réalisateur, bien qu'il n'abandonna pas la production pour autant : ce fut le western Five Guns West, en 1955, immédiatement enchaîné par un autre western, Apache Women, par un film policier, Swamp Women, puis par un film de science-fiction, Day the World Ended (1956). L'alternance western et science-fiction se poursuivit, avec d'une part Oklahoma Woman et Gunslinger (produits avec l'aide de Gene Corman, le frère de Roger), et d'autre part Not of This Earth, It Conquered the World et The Beast with a Million Eyes. Des films très vites tournés, avec souvent les mêmes techniciens, les mêmes acteurs, voire les mêmes décors.

 


Corman commença à se faire un nom dans le milieu des films d'exploitation, tant pour les réussites commerciales qu'artistiques de ses films.
Ceux-ci s'enchaînèrent à un rythme pour le moins soutenu, et dans des styles divers, aussi bien science-fiction que drames adolescents, film rock'n'roll, ou horreur (selon les genres en vogue à l'époque) : Attack of the Crab Monsters, Naked Paradise, Carnival Rock, The Undead, Rock All Night, Teenage Doll, Sorority Girl, War of the Satellites, The Viking Women and the Sea Serpent, She Gods of Shark Reef...
Tout cela rien qu'en 1957. Suite à cela, Corman prit quelques vacances, utilisées pour un grand voyage en Asie, en Australie, en Europe, en Egypte...
Des vacances, certes, mais employées pour découvrir de nouveaux lieux de tournages éventuels...

 

Consécration

 

A son retour, en 1958, AIP proposa à Corman de revenir aux films policiers. C'est ainsi que fut réalisé Machine Gun Kelly, avec Charles Bronson. Un film unanimement reconnu, et particulièrement en France, où les critiques les plus sérieux s'y intéressèrent. I, Mobster, film sur la Mafia, lui succéda. S'ensuivit un retour à la science-fiction, avec Teenage Cave Man (parfois appelé Prehistoric World, la première dénomination étant celle de AIP, la seconde étant celle de Corman) et La Femme-Guêpe, complétés par un film de guerre en montagne au tournage problématique : Ski Troop Attack. Ces deux derniers titres furent les premières expériences de Corman au niveau de la distribution, avec l'apparition de sa propre compagnie : Filmgroup.

Il faut dire également que Corman continuait, en parallèle de ses activités de réalisateur, à produire des films réalisés par d'autres, le plus important de tous étant The Wild Ride avec Jack Nicholson. Cette période, 1959 / 1960, allait aussi être celle du diptyque Bucket of Blood / La Petite Boutique des Horreurs. Deux films tournés à la suite, dans des conditions comme toujours austères (deux jours de tournage pour La Petite Boutique...), deux comédies noires qui allaient pourtant constituer de petites révolutions dans le genre. Et qui allaient aussi annoncer un nouveau départ pour le producteur / réalisateur : après les science-fictionnels Last Woman on Earth et Creature from the Haunted Sea, Corman se pencha sur le cas des écrits d'Edgar Allan Poe.

Un auteur fort apprécié du cinéaste, qui proposa ainsi son ambitieux projet d'adaptation de La Chute de la Maison Usher au duo Arkoff / Nicholson. Malgré les réticences et les suggestions déplacées de ces derniers, Corman tint bon et livra son film, avec pour vedette Vincent Price.

Enorme succès, que suivirent La Chambre des Tortures, L'Enterré Vivant, L'Empire de la Terreur, Le Corbeau, La Malédiction d'Arkham, Le Masque de la Mort Rouge et La Tombe de Ligeia.

Tout cela construisit l'âge d'or du cinéma gothique des années 60, au même titre que les films de la Hammer au Royaume-Uni et de Mario Bava en Italie.






Le cycle Poe consacra aussi Vincent Price comme un grand acteur et Corman comme un maître de l'horreur. Il convient de ne pas oublier également The Tower of London et The Terror, deux films gothiques non adaptés de Poe mais tout aussi réussis que leurs collègues. A noter que The Terror, tourné dans les mêmes décors que Le Corbeau, fut réalisé par pas moins de cinq réalisateurs : Corman, Monte Hellman, Jack Hill, Jack Nicholson, et l'alors débutant Francis Ford Coppola.

Mais durant le cycle, Corman ne se livra pas entièrement au gothique. Il réalisa Atlas, un péplum tourné en Grèce, The Young Racers, un film d'action automobile, mais aussi un drame social fort ambitieux : The Intruder, à propos de la ségrégation raciale dans le sud des Etats-Unis. Tournage sur place problématique, mouvementé, duquel Corman se sortit grâce à l'aide de son frère Gene. Pourtant, les risques furent récompensés par un prix au festival de Venise et par une projection au festival de Cannes. Ses pairs le récompensèrent aussi implicitement : nombreux furent les gros studios à vouloir le recueillir.

Le début et le milieu des années 60 fut une période étrange pour Corman, tant au niveau de sa vie sociale qu'à un niveau professionnel. Il considéra même la possibilité de s'établir un an en Union Soviétique, pour y réaliser un film. L'affaire ne se fit finalement pas.

En 1963, Corman retourna aux Etats-Unis pour y tourner The Man with the X-Ray Eyes, un film faisant la part belle aux effets spéciaux. Puis il franchit finalement le pas et se décida à réaliser un film de studio : ce fut The Secret Invasion, pour la United Artists. Un film de guerre réalisé par Roger et produit par son frère Gene. Mais la collaboration avec le studio ne se passe pas comme prévue : les deux parties étaient mutuellement suspicieuses, principalement au niveau financier, et le tournage fut perturbé par des problèmes de logistique ainsi que par les caprices de l'acteur principal, Stewart Granger.

Pourtant, cela ne découragea pas Corman, qui partit travailler pour Columbia Pictures. Ou qui du moins essaya : les divergences arrivèrent très vite, conduisant Corman à faire un break pour réaliser un autre film de motards, The Wild Angels (1966), pour le compte de AIP. Un film profondément marqué par son époque, auquel participèrent de vrais Hell's Angels (difficilement tenables pendant le tournage). Et au passage, un énorme succès, nanti d'une suite en 1968, The Wild Racers, réalisé par Daniel Haller.

A cette période, Corman partit aussi en Europe pour tenter de conclure quelques projets, qui tous échouèrent : les adaptations de La Colonie Pénitentiaire et du Procès de Kafka, celle du Portrait de l'Artiste en Jeune Homme de James Joyce, et celle de King Rat de James Clavell. Pourtant, Corman ne repartit pas bredouille d'Europe, puisqu'il y trouva une assistante, Stephanie Rothman, ainsi que celle qui allait devenir sa femme : Julie Halloran, une étudiante qui avait postulé pour l'emploi d'assistante.

De retour en Amérique, Corman, qui contractuellement ne pouvait plus tourner pour AIP, finit par quitter le studio Columbia, après l'échec d'un western qui se serait intitulé The Long Ride Home. Il rejoignit alors la Twentieth Century Fox, pour laquelle il livra The St. Valentine's Day Massacre, un film de gangster. La collaboration s'était cette fois-ci passée relativement bien, malgré quelques désaccords au niveau du casting, et malgré un gaspillage d'argent qui irrita le réalisateur. Pourtant, celui-ci fut très content d’avoir pu véritablement bénéficier d'un champ d'action supérieur à ce dont il était habitué. Il considère aujourd’hui le film comme l'un de ses meilleurs.

En 1967, il quitta pourtant le studio pour revenir chez AIP, pour un The Trip également très inspiré par l'époque hippie. Un film relatant un trip au LSD, avec Peter Fonda. Pour l'occasion, Corman testa lui-même avec succès le LSD, et s’en inspira énormément pour son film.

 

La fin d'un cycle

 

Les changements moraux de l'époque précipitèrent pourtant une rupture avec AIP. La fin de The Trip, jugée trop pro-drogues, fut ainsi modifiée. Corman y vit une réaction conservatrice de la part des deux pontes d'AIP, et principalement de James H. Nicholson. La méfiance était désormais de mise. Elle fut même renforcée par la façon dont les films suivants, Bloody Mama (au sujet d'une famille de hors-la-loi) et Gas-s-s-s (une comédie hippie) furent distribués. Lorsque Dennis Hopper, Peter Fonda et Bruce Dern se mirent en quête de faire Easy Rider, qui devait être réalisé par Hopper, ils eurent l'idée d'aller demander à Corman de produire leur film. Celui-ci, misant sur une participation financière d'AIP, accepta.
Samuel Arkoff se montra moins enthousiaste, et demanda à ce que Hopper fut remplacé au poste de réalisateur. Il essuya un refus, et se retira donc du projet. Corman, ne pensant pas que le film deviendrait culte, décida de ne pas miser tout son argent personnel dans le projet. Hopper et les autres allèrent ainsi chez Columbia, pour le succès que l'on sait. Ce fut là un énorme regret pour Corman, l'un des plus gros de sa carrière.
Il enchaîna néanmoins en 1971 par Le Baron Rouge, film se déroulant pendant la Première Guerre Mondiale, et narrant le combat aérien qui opposa un baron allemand et un jeune colonel canadien. Réalisé pour la United Artists, le film connut un tournage chaotique, en Irlande, avec entre autres le décès d'un pilote pourtant non lié avec le film. Le gouvernement retira les autorisations de tournage et les assureurs lâchèrent le studio. Ce fut bien difficilement que le film arriva à son terme.
Et avec lui, la carrière de réalisateur de Corman, clairement trop indépendant pour travailler avec les gros studios et désormais en désaccord avec la politique de la AIP, devenue selon lui une firme trop conservatrice et n’ayant pas su évoluer avec le mouvement libertaire de la fin des années 60.
Un nouveau tournant s'offrait donc à Roger Corman. Le plus décisif de sa carrière.

 

Le nouveau monde de Corman

 

En 1970, un an avant la sortie du Baron Rouge, Corman décida de fonder sa propre compagnie de production et de distribution, spécialisée dans les films d'exploitation et destinée à être une sorte de centre de formation pour réalisateurs débutants. Le nom choisi afficha clairement une optique de modernité : New World Pictures, le terme "Pictures" étant finalement choisi au détriment de "Films", en raison d'une évolution prévue du support cinématographique traditionnel (la pellicule) vers d'autres supports (ce qui se révéla donc être vrai, avec le numérique notamment). Corman proposa à son frère d'intégrer la compagnie à ses côtés, mais Gene, ayant d'autres projets personnels, refusa.
Corman embaucha donc Larry et Bernard Woolner, deux vieilles connaissances ayant distribué Swamp Women et Teenage Doll une dizaine d'années auparavant. Ce fut Larry Woolner qui eut l'idée du premier film de la New World Pictures : The Student Nurses, un film d'exploitation pur jus, un drame tournant autour de quatre infirmières, fait à base d'humour, de sexe, ainsi que d'une certaine pensée gauchiste héritée de la fin des années 60 et qui ne s'est depuis jamais démentie dans les productions Corman. Notons aussi que dans une optique progressiste qui ne se démentit pas non plus par la suite, c'est à une femme que fut confiée la réalisation du film, à savoir Stephanie Rothman, la propre secrétaire de Corman.
Le film fut un grand succès, en dépit des protestations de la corporation des infirmières américaines. De quoi cependant marquer les esprits de gérants de salles de cinéma ou de drive-in. Les productions s'enchaînèrent, au gré des tendances. Les films de motards furent réexploités (Angels Die Hard, Richard Compton, 1970...), de même que les Women-In-Prison, genre érotique particulier (Caged Heat, Jonathan Demme, 1971...). Le recrutement des réalisateurs se faisait de différentes façons. Mais ces réalisateurs avaient en tout cas tous des opinions politiques proches de celles de Corman.
C'est ainsi qu'en 1972, un jeune réalisateur du nom de Martin Scorsese réalisa son premier film : Boxcar Bertha, un drame sur l'Amérique des années 30. AIP, alors en pleine mutation après le décès de James H. Nicholson, se rappela au bon souvenir de Corman et proposa de distribuer le film, demandant au passage à ce que Scorsese soit remplacé au poste de réalisateur. Bien sûr, ils essuyèrent un refus. Pourtant, Corman accepta de collaborer avec AIP par amitié pour Samuel Arkoff.
New World Pictures décida alors de se diversifier, et d'entrer dans le marché des films d'art et d'essai. C'est ainsi que Corman fut amené à distribuer des films étrangers aux Etats-Unis, notamment Cris et Chuchotements d'Ingmar Bergman (1972), Amarcord de Federico Fellini (1973), Dersou Ouzala d'Akira Kurosawa (1975), L'Histoire d'Adèle H. de François Truffaut (1975), Rage de David Cronenberg (1977), Le Tambour de Volker Schlöndorff (1979) et Mon Oncle d'Amérique d'Alain Resnais (1980). Des films parfois diffusés dans les drives-in. Et des films primés aux Oscars en temps que meilleurs films étrangers.
Parallèlement, de plus en plus de jeunes étudiants en cinéma postulèrent à la New World Pictures, tels que Jonathan Demme, Lewis Teague ou Ron Howard, tandis que d'autres en étaient sortis avec succès (Coppola rendit ainsi hommage à Corman en lui offrant un caméo dans Le Parrain II en 1974). Les scénarios des films, quant à eux, étaient en grande partie construits à partir d'une idée de base de Corman, ou bien étaient des scénarios rejetés par les grands studios. Une autre pratique courante de la New World était aussi d'acquérir des films étrangers et de les refaçonner pour le public américain.
Le film catastrophe japonais Tidal Wave (1973) est le plus représentatif de ce procédé, et de nouvelles scènes furent même tournées et rajoutées au film de base. Un jeune monteur de bandes-annonces du nom de Joe Dante, acteur dans la "version américaine" de Tidal Wave, était particulièrement doué pour cela. Dante finit par se voir attribuer le poste de réalisateur de Hollywood Boulevard, en compagnie d'un autre apprenti réalisateur, Allan Arkush. Le film, une comédie au sujet d'Hollywood, découla d'un pari entre Corman et le producteur Jon Davison. Ce dernier s'engagea à réaliser un film en moins d'un certain temps, pour moins d’une certaine somme. Avec l'aide du scénariste de longue date de Corman, Chuck Griffith, et du réalisateur Paul Bartel, pour l'occasion acteur, le pari fut respecté et le film sortit en 1976.
Un an auparavant était sorti le film qui reste à l'heure d’aujourd’hui la plus grande fierté de Corman en tant que producteur : La Course à la Mort de l'An 2000, de Paul Bartel. Un film satirique au sujet d’une course automobile à travers une Amérique devenue fasciste. Humour noir, héroïnes sexy, satire sociale, le film possède tous les éléments constitutifs de la politique de la New World Pictures. Avec lui, plus avec les débuts de réalisateurs prometteurs comme Joe Dante et Ron Howard (avec Grand Theft Auto en 1977), une autre génération de réalisateurs était en train d'éclore.

Malgré quelques rares échecs commerciaux comme le Cockfighter de Monte Hellman en 1974, la New World était en pleine santé. Le Piranha de Joe Dante, en 1978, ramena encore davantage de bénéfices en surfant sur le succès des Dents de la Mer de Spielberg. Le film fut distribué pourtant par le studio United Artists, qui, heureux du succès, proposa d'acquérir une autre production Corman.
Ce fut Battle Beyond the Stars, en 1980 : un film inspiré de La Guerre des Etoiles de George Lucas. Le plus gros film produit par Corman, réalisé par Jimmy Murakami, scénarisé par l'auteur du script de Piranha, John Sayles, et incorporant de nombreux effets spéciaux complexes, élaborés par un débutant : James Cameron, aidé en cela par Gale Anne Hurd. Le film connut un joli succès, tout comme le dernier film de Joe Dante au sein de la New World (Hurlements, en 1981).
Mais cependant les bénéfices de la New World commencèrent à décroître, voire à laisser leur place aux déficits. La recette traditionnelle des films d'exploitation n'était plus en adéquation avec les attentes d'un public qui commençait à se nourrir de productions de plus en plus grosses et ambitieuses issues des gros studios, eux-mêmes en pleine évolution après la révolution Star Wars.
Ainsi, en 1982, lorsque trois avocats hollywoodiens se présentèrent pour racheter New World Pictures, Corman accepta, se contentant désormais de produire des films. Le contrat stipulait que les nouveaux dirigeants de la New World s'engageaient à distribuer les films produits par Corman, et que ce dernier gardait les droits pour les productions antérieures. Mais très vite, des fâcheries arrivèrent. Les avocats se plaignirent du manque de succès des films de Corman. Ils souhaitaient faire de la New World Pictures un studio plus "hollywoodien" que par le passé, avec des chiffres d'affaire plus imposants. Bref une compagnie plus proche des grands studios que du cinéma indépendant.
Corman de son côté se plaignit de ne pas avoir touché ce qui lui était dû. Tout cela se termina au tribunal, avec d’un côté Corman réclamant son argent, et de l'autre la New World Pictures attaquant Corman pour rupture de contrat, prétextant qu'il s'était illégalement remis à distribuer ses films. Mais avant la fin du procès, un marché fut conclut : Corman recevrait son dû, et la New World se séparerait définitivement de lui. Cette liberté avait pourtant un inconvénient : Corman ne désirait en fait pas se remettre à distribuer des films, mais se trouvait sans distributeur.

 

Un nouveau départ

 

Ce qui le conduisit finalement à créer une autre compagnie : Concorde Films (qui plus tard deviendra Concorde - New Horizons), censée être co-gérée avec des associés responsables du secteur distribution, et qui devaient également participer au capital de départ. Mais ils finirent par se rétracter. Corman se retrouva donc seul à la tête de Concorde, et dût se résoudre à refaire de la distribution. La compagnie prospéra, misant allègrement sur le marché de la vidéo qui faisait alors son apparition. Corman resta très impliqué dans l'aspect créatif des films. Mais il commença à se lasser de tous les aspects administratifs de sa position : les contrats, la comptabilité...

Nostalgique de l'époque où il pouvait enchaîner deux films avec les mêmes décors et les mêmes techniciens, il décida en 1987 d'avoir quelques fois recours aux même techniques. Ce fut le cas pour le Big Bad Mama 2 de Jim Wynorski, suivi immédiatement par le Daddy's Boys de Joe Mignon, tourné dans les mêmes décors. Puis Corman décida de finalement se lancer à la télévision, lorsque NBC le contacta pour créer une série de science-fiction. Mais le monde de la télévision n'était clairement pas fait pour lui : le projet achoppa, suite à l'impossibilité de trouver un scénariste (et un scénario) intéressant et suffisamment audacieux pour plaire à Corman.



Puis en 1988, Universal l'approcha pour la réalisation d'un projet intitulé "Roger Corman's Frankenstein". Avec un budget dépassant de loin celui des films qu'il avait réalisés par le passé, et avec la garantie de toucher un certain pourcentage des recettes. Il accepta. Ce fut son premier film officiel depuis Le Baron Rouge (il aurait entre temps fini certains films de l'époque New World), mais il n'en tira pourtant pas tant de plaisir que cela.

Dans les années 90, Corman participa aux remakes télévisés de ses oeuvres passées, telles que The Wasp Woman (1995, Jim Wynorski) ou Bucket of Blood (1995, Michael McDonald). Ce qui semble encore prouver l'attachement et la nostalgie qu'il porte au début de sa carrière.

Pourtant, aujourd'hui, il ne regrette rien et continue toujours vaillamment de produire des films, loin de la politique des gros studios, mais toujours en surfant sur les modes (la série des Carnosaur surfant sur la mode Jurassic Park). Sa compagnie continue à être un centre de formation pour jeunes réalisateurs, parfois venus d'autres contrées tenter leur chance chez Corman (Timur Bekmambetov, réalisateur de Night Watch, réalisa ainsi Gladiatrix pour Corman en 2001).

Et, loin d'avoir pris sa retraire, Corman apparaît encore de temps en temps à l'écran pour des caméos chez ses anciens protégés : dans Appolo 13 en 1995 chez Ron Howard ou en 2003 dans Looney Tunes : Back in Action de Dante. Un Dante qu'il retrouvera dans les Masters of Horror, anthologie de l'horreur diffusée par la télévision américaine, et pour laquelle Corman repassera derrière la caméra en tant que réalisateur.


Cinquante ans après ses débuts, après plus de cinquante films réalisés et plus de trois-cent produits, Roger Corman est désormais unanimement reconnu comme un grand réalisateur et comme un grand producteur. Une des personnalités cinématographiques les plus importantes de la deuxième moitié du 20ème siècle. Et tout cela en ayant oeuvré pour le cinéma indépendant, dans le cinéma d'exploitation. Le cinéma n'aurait décidément pas été le même sans Roger Corman.