Signe de la Lune, Le
Genre: BD européennes , Fantastique
Année: 2009
Pays d'origine: Espagne
Editeur: Dargaud
Collection: Long Courrier
Scénario:
Enrique Bonet
Dessin:
José-Luis Munuera
 

Aldea est une région isolée et perdue, ses habitants sont ancrés dans les peurs et croyances d'un monde ancestral. Dans le décor d'une immense forêt, Artémis, accompagnée de son petit frère, sera au cœur d'un drame qui changera son existence et la confrontera à ses deux plus grandes obsessions : la lune et sa beauté hypnotique, et l'enfant qu'elle voit chaque nuit dans ses cauchemars...

On entre dans cet album comme l'insecte nocturne irrésistiblement attiré par la clarté d'une lampe. En l'occurrence, il s'agit pourtant ici d'une lumière plus subtile, plus diffuse mais non moins hypnotique : celle que déverse sur terre l'astre lunaire dans sa plénitude, figure emblématique des amateurs de fantastique, d'épouvante gothique mais aussi des rêveurs et des poètes au nez trop long.

Familier de trois de ces catégories (car je n'aurai pas le toupet « pointé contre cavalerie » de prétendre rivaliser avec le poète gascon, même pour les beaux yeux de Séléné), cet album devait tôt ou tard croiser ma route.

Plutôt tard, en fait, car il m'aura tout de même fallu plus d'un an pour me décider à l'acheter. Car si j'avais été séduit, enchanté, conquis, happé, caressé, par la beauté à la fois fuligineuse et opaline de ses planches, il me restait un soupçon de défiance envers un scénario qui pouvait venir recouvrir d'un sombre nuage ce soleil des loups si bien honoré par le pinceau du sire Munuera.

A la rigueur, je suis toujours prêt à concéder à une œuvre bien des défauts, des lacunes, des approximations, des maladresses, si tant est que de celle-ci se dégage un charme qui les atténuerait à mes yeux et donnerait raison à la formule bien connue selon laquelle le tout est (parfois) davantage que la somme de ses parties.

Cruelle ironie ! Il se trouve justement que, à l'issue de ma lecture et circonstances oblige, je doive sacrifier à cette logique toute arithmétique dont je pensais cette fois pouvoir me passer.

Car de parties, il en bien question ici, et Le signe de la lune se divise en deux quartiers très nets et, hélas, inégaux.

 

 

Le premier, avec ses scènes forestières baignées par la clarté lunaire, le monde fantasmatique de l'enfance et le drame qui survient, a emporté mon adhésion. Comme il s‘agit d‘un conte, son décor, ses personnages et les petits événements l'émaillant s'en tiennent à des figures archétypales : la forêt sombre et mystérieuse, le puits interdit renfermant on ne sait quel abomination, la tour branlante dardant sa pointe sur la rotondité de notre cucurbite luminescente, une grande sœur arborant un chaperon rouge (seule touche de couleur remarquable au milieu d'un univers de gris et de blanc) veillant sur son remuant petit frère, un garçon solitaire entretenant un rapport privilégié avec les animaux, un vieil avorton constamment malmené comme tous les idiots de village et une bande de sales gosses désœuvrés et cruels menés par une petite brute en guise de leader sociopathe.

Classique mais envoûtante, cette partie laissait présager une plongée fascinante dans un imaginaire macabre mais enthousiasmant, empreinte d'une poésie noire, encore renforcé par le tragique événement qui la clôturait.

Et je m'attendais donc, pour la suite, à être immergé au cœur d'un maelström proprement fantastique (que l'album n'avait alors fait qu'effleurer) où, peut-être, la fantasmagorie résultant à la fois des obsessions de la jeune Artémis et de son drame personnel se mêlerait au quotidien d'un village avec ses détails pittoresques, ces figures bien campées pour m'offrir une œuvre située entre le rêve (ou le cauchemar) et la réalité, les troubles intimes de la psyché et ses rapports avec le monde extérieur qui, vaille que vaille, tient toujours à garder ses prérogatives. L'intérêt se situe souvent dans l'interpénétration des deux.

Au lieu de quoi, la seconde partie (qui voit les personnages principaux devenus adultes) retombe à un niveau beaucoup plus terre-à-terre, centrée principalement sur les turpitudes de Rufo, petite brute devenu grand seigneur de son patelin, qui écrase de son omniprésence frustre le charme du début. Exit donc les errances au clair de lune, les chasses aux amulettes, les chimères que l'on ose à peine imaginer : place à la menace autrement plus banale d'un despote à la brutalité plus prévisible et plus monotone, le scénario reléguant la jeune Artémis à une claustration volontaire qui, de fait, l'écarte d'une grande partie de la narration, et son prétendant Brindille à un second rôle d'indécis mélancolique traînant ses frustrations.

Quant au personnage du marchand ambulant Merveilles, seul protagoniste à ce stade du récit a avoir vraiment du relief et dont la nature apparemment magique me donnait l'espoir de renouer avec l'ambiance fantastique de la première partie, son utilisation m‘a laissé un peu dubitatif. Car après une entrée pleine de panache (j'ai d'ailleurs été frappé par sa ressemblance avec Cyrano), le voici quittant la scène aussi brutalement qu'il y était entré, emportant avec lui son mystère et ramenant à nouveau le lecteur aux soubassements d'un scénario dont l'enjeu n'est plus que la rivalité entre deux mâles (Rufo et Brindille) pour la jolie femelle Artémis.

Il est possible (probable ?) que les auteurs aient voulu figurer, ainsi, la différence entre le monde de l'enfance et celui des adultes mais la cassure est brutale et le scénario, même dans cette optique qui pouvait être intéressante, n'est pas parvenu à suscite tout l‘intérêt que j‘étais bien disposé à lui accorder, tout en perdant beaucoup de sa séduction initiale qui se voulait par ailleurs fantastique.

Hors, le « fantastique » se révèle finalement bien peu présent dans l'album, de même que les croyances et superstitions qui étaient censés le nourrir, tous ces éléments prometteurs étant encore une fois balayés par la tournure plus banale et moins inspirée que prend l'histoire.

Quant à la lune - et tout ce qu‘elle pouvait charrier de fascinant - , il m'a surtout semblé qu'elle brillait dans cette seconde partie par… son absence, remplacée par Mars la rouge, la belliqueuse, quand bien même elle opère un petit come-back à la fin.

Quid donc du « conte fantastique, noir et fascinant, une œuvre tendre et crépusculaire » annoncé sur la quatrième de couverture et qui, somme toute, ne correspond surtout qu'à la première moitié de l'album, de même d'ailleurs que le petit résumé que j'ai tenu à reproduire tel quel en début de chronique pour marquer le petit malentendu dont il se rend partiellement "coupable" ?

Certes, ce n'est déjà pas si mal mais on est en droit de se sentir un peu frustré en ayant entre les mains un album bien lesté de ses 130 pages qui vous faisait miroiter plus de matière et ne vous laisse, au final, qu'à moitié satisfait

 

Reste alors le dessin, bien sûr.

Car il convient de saluer (surtout) le magnifique travail graphique de Munuera, qui a lui seul semble combler certaines lacunes du scénario et, en quelques vignettes, rassembler toute la poésie et la profondeur que l'on pouvait espérer de l'entreprise et ne m'a pas fait regretter l'achat de l'album (au prix par ailleurs raisonnable au vu de la qualité de l'objet).

Si je n'ai jamais été convaincu par sa reprise de Spirou et Fantasio avec son acolyte Morvan, je dois reconnaître le talent dont a fait preuve le dessinateur ici, jouant avec toute une gamme de gris, éclairés à l'occasion par la blancheur hypnotique de la lune, et un trait net, précis, dynamique, offrant des personnages bien expressifs.

Son travail contribue en grande partie à la fascination, malgré toutes mes réserves, qu'exerce sur moi cet album (et qui explique ma cote) que j'aurais seulement souhaité doté de plus d'épaisseur et de…magie.

 

Note : 6,5/10

 

Raggle Gumm


A propos de cette BD :

 

- Blog de José-Luis Munuera : http://casamunuera.blogspot.com/

- Site de l'éditeur : http://www.dargaud.com/

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