Animal'z
Genre: BD européennes , Science-fiction
Année: 2009
Pays d'origine: France
Editeur: Casterman
Scénario:
Enki Bilal
Dessin:
Enki Bilal
Couleurs:
Enki Bilal
 

Il fut un temps où mes rapports avec l'oeuvre d'Enki Bilal étaient simples : je le considérais comme un des plus grands créateurs de la bande dessinée contemporaine. Il avait emporté ma complète adhésion avec, en 1980, le premier tome de ce que l'on appelera plus tard la "trilogie Nikopol" : La foire aux immortels. Non content d'être un maestro du dessin, Bilal se révélait en plus avec cet album charnière un excellent scénariste proposant une SF originale, moins lisse que celles de beaucoup de ses confrères : baroque, colorée, inventive, glauque, politiquement pertinente et d'un humour à froid bien particulier. Les deux suites, "La femme piège" et "Froid équateur" ne déméritaient pas en comparaison et bouclaient en beauté une oeuvre de science-fiction devenue une référence incontournable.

Avec sa série suivante, "Le sommeil du monstre", mon intérêt avait commençé à s'émousser. En cause : une tendance de l'auteur à "en faire trop". Les parti-pris esthétiques de Bilal me devinrent de plus en plus difficiles à apprécier, se radicalisant toujours davantage d'un album à l'autre. La dominance sans partage de couleurs froides, par exemple, marquait un tournant par rapport à une trilogie Nikopol qui avait su garder un certain équilibre entre tons froids et tons chauds. Cette approche exclusive allait encore s'accentuer dans les tomes suivants du "monstre" jusqu'à la froideur ultime de planches exsangues, dénuées de couleurs si ce n'est quelques traînées de sang striant le papier. En y ajoutant les leitmotivs graphiques bien connu chez Bilal (la crasse, les "gueules" fracturées des personnages, les peaux blafardes) et cette sensation de lourdeur (voir de nausée) générale accentuée par des scénarios eux aussi fort touffus, complexes, fort chargés en textes, parfois confus, qui m'avait rendu la lecture un brin laborieuse, j'en étais donc arrivé à cette sensation de "trop" qui amène l'indigestion puis le décrochage.

En définitive, je n'avais pris aucun plaisir à lire cette nouvelle création. Je m'étais donc résigné à abandonner les prochains opus de l'auteur en attendant peut-être des jours meilleurs, me disant qu'Enki Bilal fait partie de ces artistes qui, à force de creuser un sillon artistique très personnel et d'une volonté d'étoffer leur narration et leur univers, prennent le risque de laisser une partie de leurs admirateurs sur le bord de la route. Ce fut mon cas.

Voilà pourquoi j'ai abordé, comme on peut s'en douter, ce one-shot "avec des pincettes" selon l'expression populaire, bien que curieux de voir ce qu'allait proposer l'artiste après la difficile "parenthèse" (pour moi, en tout cas) du monstre. Car malgré tout, un nouvel album d'Enki Bilal est toujours un petit événement, tant on s'accordera tout de même sur sa maîtrise graphique exceptionnelle, l'intelligence de ses scénarios et un univers qui n'appartient qu'à lui. Si, ayant atteint le sommet de son art, il ne parvient plus à surprendre (c'est l'inconvénient ironique de l'excellence), on peut au moins espérer en une continuité qui ne décoît pas ou, plus spécifiquement dans mon cas, un retour de flamme toujours possible (et souhaité).

 

 

En feuilletant "Animal'z", je dois dire que ma première réaction a été plutôt tiède. Plus que jamais fidèle à sa réputation, Bilal propose un album difficile et déroutant qui, malgré sa perfection technique, donnera encore matière à polémique et même indisposera beaucoup de lecteurs. Après les planches exsangues d'une froideur polaire déjà citées, voici un album qui annonce encore un parti-pris graphique extrême : le décor morne, lassant, d'une vaste étendue de gris où mer, terre et ciel se confondent souvent, encore aggravé par un léger brouillard qui achève d'effacer les repères. Le tout sur plus d'une centaine de pages, à peine égayées (si on peut dire) par les quelques touches écarlates habituelles. Une ambiance plombée pour une Terre de l'avenir éprouvée par un désastre écologique qui l'a remodelée en une sorte de no man's land désertique sur lequel voyagent et tentent de survivre une poignée de personnages avec pour but un eldorado hypothétique baptisé D 17 qui serait plus viable.

Dans ce monde futur en décomposition, la science a permis de créer des hybridations entre l'homme et l'animal, notamment des hommes-dauphins qui, si on peut rester sceptique sur leur plausibilité, nous offre du moins quelques belles scènes proche de l'onirisme. Une des forces de l'album vient d'ailleurs de ces moments où, se démarquant des extrapolations scientifiques relativement rigoureuses de la SF, Bilal se lance sans hésiter dans un registre plus libre et plus poétique, servi aussi par cet humour décalé qu'on lui connaît bien.

Le scénario reste la principale pierre d'achoppement de cet album atypique. Si l'histoire, d'une sobriété narrative auquel l'auteur ne nous avait pas habitué, est suffisament claire et fluide (surtout comparée au "Sommeil du monstre"), voir linéaire dans sa dernière partie, elle donne aussi une grande impression de flou (artistique ?) qui laisse le lecteur sur sa faim. Peut-être en raison des précédentes créations de Bilal qui se déclinaient en plusieurs volumes, on s'attendait à une intrigue plus copieuse que la toile de fond catastrophiste laissait présager. Au lieu de quoi, Bilal opte pour un scénario "en creux" dont il se contente d'esquisser les grandes lignes en laissant le reste en pointillés. Le lecteur se retrouve alors avec un série de questions qui ne trouveront pas de réponses et des personnages dont les destins respectifs nous demeureront inconnus. Cette approche laisse toujours à la plupart des lecteurs une sentiment de frustration compréhensible et un verdict souvent identique : "album inabouti". Reste à savoir quel était l'intention de Bilal au départ et une interview de l'auteur concernant cet album serait la bienvenue.

Je pense, pour ma part, que ce flou dans le propos est bien en accord avec un contexte lui-même assez nébuleux. On remarquera, par exemple, que la politique (très présente dans tous les albums de Bilal jusqu'ici) est absente de l'histoire et, mis à part un très court texte d'introduction au début de l'album qui mentionne un dérèglement climatique catastrophique appelé "coup de sang", nous n'en saurons guère plus. Comme dans tout récit post-cataclysmique, le monde et les actes des personnages se réduisent à leur plus simple expression : errer et survivre. Pour le reste : on suppose que les infrastructures, garantes d'une civilisation organisée, ont quasiment disparu, les communications sont difficiles et les informations télévisées non fiables. Bref, c'est le règne de l'indéterminé. Pouvait-on s'attendre, dans ce cas, à un scénario rigoureux et surtout explicatif ?

Le lecteur suit donc les personnages dans leur errance, confronté à un manque de références déconcertant. Personnellement, cela ne me gêne pas trop mais ce sera sûrement le cas de beaucoup d'autres. Il faut dire que, dans le cas d'un auteur qui a l'habitude de proposer des univers plus consistants, cela peut surprendre. Après avoir évoqué plus haut cette sensation de "trop" que je ressentais avec la quadrilogie du "monstre", devrais-je parler ici d'une sensation de "trop peu" ? Sans doute mais, à choisir, je préfère encore la seconde à la première.

 

A mon sens, les principaux défauts de l'album viennent du peu de scènes vraiment marquantes et du peu d'émotion que l'on y ressent. Les interactions entre les personnages, surtout, trop anecdotiques, n'ont pas la force ou tout simplement l'intérêt qui pouvaient exister entre Nikopol, Horus et Jill dans la trilogie ou celles liant les trois rescapés de Sarajevo dans le Sommeil du monstre. Leurs échanges se limitent le plus souvent à des propos et des actes qui tiennent soit d'un pragmatisme froid de circonstance (tuer, protéger ses biens, survivre toujours) ou d'un antagonisme mou dénué de réelle tension dramatique dans cet environnement morne qui semble aplanir les émotions, soit de digressions "philosophiques" qui semblent ne pas apporter grand chose à l'histoire (l'étrange personnage du duelliste qui s'exprime par citations) si ce n'est peut-être un contenu plus symbolique que narratif. On reste donc à distance, se contentant de faire un bout de chemin en leur compagnie et les quittant sans grand regret. L'aspect physique de certains personnages tend aussi parfois à se confondre (j'ai parfois eu du mal à distinguer Bacon de Lester). Notons que, comme toujours chez Bilal, les femmes sont indéniablement plus intéressantes, subtiles, voir mystérieuses (Kim) que les personnages masculins, monolithiques en comparaison.

Je constate tout de même que nonobstant le pessimisme de l'ensemble et le système cynique du "chacun pour soi", Bilal semble laisser à l'humanité une alternative qui est peut-être le point essentiel de l'album autant qu'une solution incongrue mais empreinte de lyrisme : la symbiose de l'homme avec l'animal et un environnement naturel (certes détraqué) dont les hommes-dauphins pourraient représenter la première étape. Du moins peut-on le penser en évoquant cette jolie scène, à la fin de l'album, où un Bacon métamorphosé, portant Kim sur son dos de cétacé, tient ce propos (cette phrase-clé ?) : "nous glissons sur l'eau. Et je confirme : symbiose parfaite".

Animal'z reste donc un album mineur dans la production d'Enki Bilal, inhabituellement épuré, parfois à la limite de l'abstraction, qui se lit sans réelle passion mais avec une certaine curiosité et dont je louerais en tout cas la grande facilité de lecture. Et malgré les lacunes de son scénario, on peut au moins apprécier un beau travail graphique original et sans bavures (du Bilal quoi !).

Autant dire que je n'en conseille pas l'achat (l'album coûte tout de même 18 € !), l'idéal étant de l'emprunter dans une bibliothèque (comme ce fut mon cas) ou auprès d'un ami qui, bon an mal an, se procure de toute façon chaque nouvelle création de l'auteur. J'attendrai, pour ma part, une année plus faste pour, peut-être, investir à nouveau.

 

Note : 7/10

 

Raggle Gumm

 

A propos de cette BD :

 

- Site de l'éditeur : http://www.casterman.com/

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