Vent dans les saules, Le
Titre tome: Intégrale
Genre: Adaptation , BD européennes , Intégrales , Anthropomorphes
Année: 1996
Pays d'origine: France
Editeur: Delcourt
Collection: Long-Métrage
Scénario:
Michel Plessix (d'après le roman de Kenneth Grahame)
Dessin:
Michel Plessix
Couleurs:
Michel Plessix
 

Les histoires dont les héros sont des animaux m'ont toujours semblée bien convenir à la bande dessinée, peut-être mieux que ne le fait un roman. Certes, je dois signaler que je n'ai jamais lu celui de Kenneth Grahame, ce classique de la littérature jeunesse, mais la BD a cet avantage pour moi de rendre tout naturellement crédible la vue d'un rat en costume de tweed ou un crapaud déguisé en blanchisseuse (?). On entre donc dans l'histoire sans se poser de questions (notamment sur le problème d'échelle lorsque les animaux côtoient à l'occasion des humains, comme c'est le cas ici). Quant à la question de savoir si l'oeuvre de Plessix est une adaptation fidèle qui fait pleinement honneur au roman, je laisserai à ceux qui l'ont lu le soin de se faire leur opinion.

Néanmoins, s'il ne fallait que retenir que les idées de l'écrivain anglais souvent évoquées par divers commentateurs, je crois qu'on peut au moins affirmer au vu du résultat que Michel Plessix en a bien retenu la substantifique moëlle, à savoir : la poésie bucolique, le culte à la nature et l'ode à la sédentarité. Dès les premières planches du tome 1 se dégage une atmosphère de sérénité où les êtres sont en harmonie avec leur milieu naturel. Ce lien, cette communion avec la rivière et ses alentours trouve son pendant dans l'amitié s'établissant rapidement entre Rat et Taupe, sympathique duo adeptes du "home sweet home" dont les valeurs sont calquées sur la mentalité de beaucoup d'anglais de cette époque et de l'auteur du roman en particulier. J'ignore si Michel Plessix (homme d'un autre temps, d'autres moeurs) partage, de son côté et avec la même conviction cet enracinement indéfectible et cette apologie du bonheur simple où un pique-nique au bord de l'eau est déjà en soi une petite aventure mais le fait que Plessix ait consacré autant de temps (de mars 95 à juillet 2001) et d'énergie à adapter le roman de Grahame montre en tout cas qu'il ne devait pas être insensible à cette apologie des plaisirs simples. Pour Rat et Taupe en tout cas (sans oublier Blaireau), pas de doute : le bonheur est bien dans le pré.

 

 

Le problème est que, comme chacun sait, le bonheur n'a pas d'histoire. Et si les quelques cent vingt planches que compte cette BD se limitaient à nous montrer dans le moindre détail les joies du canotage ou de la cueillette des champignons, il y aurait de quoi lasser le plus contemplatif des lecteurs. Heureusement pour nous (et malheureusement pour nos amis pantouflards), c'est sans compter sur les excentricités, les inconséquences, les gaffes, les maladresses, les lubies à répétition du remuant Crapaud.

Crapaud ! Ses deux syllabes ont de quoi faire frémir les amateurs de tranquilité et les piétons ignorants du danger qui les guettent au tournant. Dès le premier tome, ce personnage "tartarinesque" a tout pour déplaire : vantard, arrogant, prétentieux, pontifiant, égoïste, colérique, excessif, et j'en passe. Ajoutons un détail qui n'est certainement pas innocent : alors que les autres animaux sont de condition modeste, Crapaud est un aristocrate qui ne rate jamais une occasion de le rappeler. Ce personnage fait partie de la tradition des imbéciles que la Nature, ingrate, semble n'avoir doté d'aucune qualité qui viendrait compenser tant de défauts. Mais ceux-ci seraient encore pardonnables si Crapaud ne s'était livré corps et âme à une passion (qualifiée en fait de véritable folie) : l'automobile. Hors, cette machine présentée comme infernale et dangereuse dans le contexte de l'époque, emblématique de cette modernité qui menace un mode de vie tout entier, est en quelque sorte la lubie de trop. D'autant que si la voiture est déjà condamnable en elle-même selon les valeurs passéistes de Rat, Taupe et Blaireau, l'incorrigible batracien se révèle être (aussi) un très mauvais conducteur, un vrai danger public qui met en péril aussi bien sa propre vie que celle des autres. Mais que voulez-vous : un ami reste un ami, aussi incorrigible soit-il.

 

 

Mais c'est alors que l'histoire commence véritablement car la folie de Crapaud devient le véritable moteur de l'oeuvre, celle par laquelle a lieu (presque) tous les développements futurs et sa conclusion. De fait, le personnage le plus déplaisant devient ironiquement, par sa vivacité et son don de se fourrer dans tous les pétrins possibles, le principal protagoniste (et il en serait sûrement très fier, n'en doutons pas !) alors que les autres animaux, si plein de sagesse et de pondération, demeurent davantage en retrait. C'est surtout patent dans le tome 3, qui raconte pour l'essentiel l'évasion rocambolesque de Crapaud de la prison où il était censé croupir durant vingt ans après avoir causé un énième accident de la route !

Plessix nous offre cependant, entre deux "crapahutages" de l'énergumène, quelques beaux moments de cette poésie naturaliste tant prisée par Rat et Taupe qui sont comme autant de respirations bienvenues : une petite aventure un peu inquiétante mais également cocasse dans le Bois Sauvage (tome 1), une visite réconfortante dans l'antre de Blaireau (tome 2), un soir de réveillon chaleureux où nos amis font bombance entouré par une ribambelle de petits mulots (tome 3) ou encore l'épisode intitulé L'heure bleue, où nos deux amis font l'expérience quasi mystique d'un moment très particulier de la journée, entre chien et loup. Autant de scènes charmantes qui consolident les liens entre nos amis... avant de se retrouver à nouveau mêlés aux problèmes d'un Crapaud dont le manoir est à présent squatté par une tribu de belettes "délinquantes" (et autres furets) peu disposées à rendre à César...pardon... au Baron Crapaud ce qui lui revient de droit. Et même si avec un pareil ami on n'a pas besoin d'ennemi, il est vrai aussi que les ennemis de mon ami sont aussi mes ennemis. C'est alors à une véritable expédition aux allures de commando que se livre Rat, Taupe, Blaireau, Crapaud et consorts pour bouter la belette hors du domaine Têtard dans un tome 4 plein d'énergie et de drôlerie dans lequel Plessix fait preuve d'un découpage inventif et plein de vigueur (voir le titre de propriété qui passe de pattes en pattes) pour rendre compte de la bataille qui s'engage entre nos quatre mousquetaires et un plein contingent de belettes enragées. Avant la rédition et un Crapaud qui, étonnament, découvre l'avantage d'être modeste (on aura tout vu !).

Et en parlant de mission accomplie brillamment, Michel Plessix peut se vanter d'avoir accompli un travail d'orfèvre. Graphiquement, on ne peut qu'admirer son dessin (pour peu que l'on apprécie le style "livre pour enfants" qui était de toute façon le seul choix possible), ses planches qui stupéfient par leur minutie, leur raffinement, leur sens du détail. Les intérieurs respectifs de nos amis Taupe, Rat et Blaireau donneraient envie de s'y réfugier lors des soirées d'hiver tant il s'en dégage une chaleureuse ambiance d'intimité, de simplicité et de plaisir partagé, tandis que la propriété de Crapaud se distingue par un décorum plus grandiloquent (à l'image de son propriétaire) mais où l'on peut une nouvelle fois constater le soin extrême apporté par le dessinateur à chaque élément. Les (rares) scènes citadines dans le tome 3 ne sont d'ailleurs pas en reste.

Mais c'est probablement dans la représentation d'une nature omniprésente et très diversifiée que Plessix montre tout son talent : prairies ensoleillées comme autout d'ouvertures sur le monde où s'agitent mille formes de vie minuscules, rivières calmes dont les berges invitent à la paresse (Rat et Taupe ne s'en privent pas), bois aux couleurs rouillées de l'automne ou recouverts d'une neige qui efface tous les repères familiers, paisibles routes de campagne qui invitent à cheminer sans se presser (du moins quand Crapaud n'est pas au volant d'un bolide qui monte jusqu'à...40 km/h, excusez du peu !), c'est à une célébration quasi panthéiste que s'adonne Plessix, sans avoir recours pour autant au Petit Peuple ou aux divinités païennes. Les hôtes très familiers de ces lieux et un regard de peintre lui suffisent.

 

Tome 1 : Le bois sauvage - 1996
Tome 2 : Auto, Crapaud, Blaireau - 1998
Tome 3 : L'échappée belle - 1999
Tome 4 : Foutoir au manoir - 2001

 

Note : 9/10

 

Raggle Gumm

 

A propos de cette BD :

 

- Site de l'éditeur : http://www.editions-delcourt.fr/

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